Et pourtant elles tournent

Les Folles | Théâtre Victor Hugo | 17 mars

Un diptyque sans parole pour dire l’abîme de violence. La Mue/tte n’a jamais aussi bien porté son nom.

Qui les connaît, les folles de la place de Mai ? Et qui sait qu’elles tournent encore, 40 ans après les faits, ces mères et grand-mères de disparus, victimes de la pire dictature argentine, celle de Videla ? Santiago Moreno, trop jeune pour avoir vécu directement cette histoire, est parti mener l’enquête dans son pays d’origine, entraînant à sa suite sa comparse Delphine Bardot qui, elle, découvrait du même coup un drame dont elle n’avait jamais entendu parler.

Bouleversés par leur rencontre avec certaines de ces femmes, dont les rangs s’éclaircissent à mesure que passent les années, ils ont mis beaucoup d’eux-mêmes dans ce spectacle, se sentant comme investis d’une mission. D’où l’exposition, le film, le projet de transmission auprès de jeunes apprentis brodeuses d’un lycée professionnel et les nombreuses rencontres qui s’organisent autour des représentations… Beaucoup de spectateurs sortent émus de ce spectacle et c’est tant mieux !

D’autant que le militantisme n’altère en rien la force du geste artistique qui se présente en deux volets, deux solos de nature radicalement différente. Dans Point de croix qui ouvre la soirée, une femme, seule et silencieuse dans la pénombre de son petit logis, entrelacent les fils de la mémoire et de la vie. A mesure que ses doigts travaillent à son ouvrage, un visage apparaît, celui d’une jeune femme à jamais disparue… Tout en retenue et en clair-obscur, cette première partie, magnifiquement interprétée par Delphine Bardot, invite au recueillement. D’un geste sûr la marionnettiste dévide la métaphore du fil et rend un poignant hommage au courage et à la ténacité de ces mères dont le signe de ralliement est un foulard blanc, le lange de leur premier né brodé de son prénom.

La deuxième partie, Silencio es salud, plus joueuse et plus diverse aussi dans sa forme, s’apparente davantage à une enquête sur les traces de Santiago Moreno de retour dans son pays. On y découvre des images documentaires de la fameuse Plaza de Mayo avec ces mères couvertes de leur fichu qui tournent ensemble inlassablement pour réclamer la vérité. On voit les vrais visages ; on entend le témoignage de l’une d’elles. On y découvre aussi le cynisme de Videla qui, dans une interview restée célèbre, s’ingénie par une pirouette réthorique à nier jusqu’à l’existence des disparus. Dans ce contexte, Silencio es salud (le silence c’est la santé), l’inscription qui figure au centre de la place de Mai et qui fait initialement référence au bruit de la circulation, prend une connotation autrement amère.

On retrouve l’homme-orchestre, l’un des premiers spectacles du jeune acteur, mais cette fois sa performance musicale sur instruments traditionnels argentins trouve un autre écho à nos oreilles.

Maïa Bouteillet