Accents numériques

Robot, l’amour éternel | Théâtre de Châtillon | 9 mars

Et si on regardait vivre les robot pour mieux comprendre nos existences malmenées ?
Qu’elle danse avec son père, avec son compagnon ou avec elle-même, manipulant des morceaux éparses de son corps, Kaori Ito impose d’emblée une forte personnalité. Artiste polymorphe que l’on sent curieuse de tout, formée au sein de la très exigeante école américaine d’Alvin Ailey et passée par chez Sidi Larbi Cherkaoui, Alain Platel, Aurélien Bory ou James Thierrée — collaborant régulièrement aussi avec des artistes de théâtre et de cinéma — Kaori Ito n’hésite pas à prendre la parole haut et fort, à sortir de cette image de calme et de douceur qu’impriment les traits de son visage. À se dévoiler pour affirmer son « Je », à employer l’humour pour toucher à des sujets graves et même à interpeller les spectateurs comme dans Robot, l’amour éternel qui dès le paradoxe du titre déjoue toute tentative de sérieux.

JPEG - 126.6 ko
Robot, l’amour éternel © Dylan Piaser

Émergée d’une boîte qui suggère les dessous de scène mais s’apparente aussi à un castelet d’une sobriété toute japonaise, Kaori Ito joue à merveille la robotisation d’elle-même. Vêtue d’un simple justaucorps couleur chair, les yeux fermés ou vidés de toute présence, telle une poupée de Gordon Craig, la danseuse imprime une mécanique de plus en plus répétitive à ses mouvements. Pourrait-on remplacer les danseurs par des robots ? Égaux à eux-même, jamais fatigués et sans affects, les robots sont assurément mieux armés pour assumer l’épuisante vie de tournée que décrit Kaori Ito dans son journal intime lu par la voix artificielle du logiciel Siri. Paradoxe là encore entre la forme et le fond : les accents numériques neutralisent la confidence. Kaori Ito est une joueuse, elle danse sa vie mais n’est pas prête à nous la livrer telle quelle sur le plateau…

Insensiblement le castelet se mue en tombe et la question du robot glisse vers une réflexion sur la mort et sur la place qu’elle occupe dans nos vies. Et l’humain reprend le dessus. Constamment présente dans celle de la danseuse japonaise, qui évoque dans le spectacle la présence des esprits et le culte voué aux ancêtres dan son pays d’origine — la mort c’est l’absence de mouvement : état fascinant pour la chorégraphe qu’elle est — la mort s’avère par ricochet complètement occultée dans nos vie d’Occidentaux.

JPEG - 84 ko
Robot, l’amour éternel © Dylan Piaser

Espiègle et profond, drôle et mélancolique, Robot, l’amour éternel occupe une place à part dans cette édition de MARTO !

Maïa Bouteillet