Voyage en Durassie

Aventures de la vie matérielle | 16 › 17 mars | Théâtre Jean Arp, Clamart


On a tous une image de Duras. Aurélie Hubeau qui a découvert l’œuvre par La Vie matérielle en a plusieurs : loin d’enfermer la romancière dans une représentation unique elle en propose différentes facettes.

D’autant que La Vie matérielle est une succession de courts textes qui aborde des thématiques aussi diverses que la maison, le Vietnam, l’alcool, sa dernière relation amoureuse…
La marionnettiste Aurélie Hubeau qui porte une forte attention aux textes — on l’avait découverte à MARTO ! avec La Chevelure de Maupassant — a lu ce livre de Duras alors qu’elle attendait son premier enfant. « Ça m’a fait un bien fou de lire ce livre, ça m’a apporté de la force et de la consolation par rapport à la question qui revenait tout le temps : « mais comment tu vas faire, maintenant que tu vas avoir un enfant, pour continuer à créer ? » Oui comment être artiste et mère ? Quand j’ai lu La Vie matérielle, ça m’a apaisée. Duras puisait de son expérience de femme, de mère et épouse, sa matière. De ses expériences, elle faisait le matériau de sa création, elle écrivait à partir de choses très concrètes de sa vie ».
Il y a une forme de réconciliation dans le texte central du livre intitulé La Maison, entre la femme intellectuelle, l’artiste et la femme au quotidien qui pourvoit à la bonne marche de la maison. Oui, on peut éplucher des pommes de terre et être une grande romancière, on peut aimer faire la cuisine et remporter le prix Goncourt. La Vie matérielle, c’est aussi bien une liste de courses , des anecdotes sur untel ou unetelle que des réflexions sur Trouville, Hanoï ou Bonnard et des visions, des choses très concrètes, des pensées. « On a souvent une représentation de l’artiste comme quelqu’un — un homme en général — de libérer des contingences bassement matérielles… Mais en fait, on ne sort pas de la vie pour créer, reprend Aurélie Hubeau. Duras elle a vécu pleinement tout, contrairement à Simone de Beauvoir qui a vécu à l’hôtel toute sa vie, qui n’a jamais eu de maison, jamais eu d’enfant, et ne voulait surtout pas en avoir,… » Dans la maison de Neauphle, Duras écrivait dans la cuisine et sur n’importe quelle table. Elle n’avait pas de bureau, de pièce dédiée à ça.
Les objets disposés sur la scène agissent d’avantage comme des signes que comme des incarnations. Ce sont « des objets symboles, des accroches ». Il y a les lunettes à grosse monture carrée, les pommes rouges, une petite voiture — réduction de la limousine noire qui passe dans la campagne vietnamienne avec à son bord la fameuse Anne-Marie Stretter d’India Song. Cette limousine qui passe aussi dans L’Amant, et qui, à l’époque de l’enfance pauvre au Vietnam, représentait une sorte de « rêve inatteignable ».

Il y a aussi les bouteilles qui évoquent la relation très particulière de Duras à l’alcool. « Je ne voulais pas être dans le témoignage d’une femme en scène qui hypothétiquement serait Marguerite Duras…On a tous en nous quelque chose de Duras, je la trouve multiple… Je la trouve attendrissante et très très drôle ». D’où l’idée d’avoir en scène des figures possibles. « Les deux actrices apportent chacune un aspect très différent : une qui tend plus vers la féminité, la séduction ; l’autre qui campe la Duras plus âgée, plus masculine, un peu clown aussi. ». Et puis, à la fin, il y a la marionnette, une petite marionnette au visage ridé devant laquelle on s’émerveille, avec la fameuse tenue typique du personnage, « l’uniforme M.D., le look Duras » dont parle l’autrice à un chapitre consacré, et qui semble réunir la petite fille et la très vieille femme au sein du même corps.

Maïa Bouteillet