Jeunesse rageuse

Assoiffés | Meudon-la-Forêt | 13 mars


Une fable sur l’adolescence, incandescente comme le sont les textes de Wajdi Mouawad, peu jouée en France et que l’on découvre ici par le prisme de la marionnette.

Un sacré morceau que ces Assoiffés ! Paru il y a dix ans chez Actes Sud papiers, cette pièce touffue débute par un monologue véhément de presque deux pages. Celui de Murdoch lycéen dégoûté de la vie et atteint ce matin-là d’une inextinguible logorrhée contre la télévision, contre l’ineptie des adultes, contre le monde entier… Un monologue triste et rageur troué de « fuck » de « bullshit » et d’interjections tellement québécoises qu’elles dispensent Brice Coupey de prendre l’accent requis pour les prononcer… On l’entend dans la langue même de Wajdi Mouawad sans qu’il ait besoin d’en rajouter.
Pièce sur le difficile passage à l’âge adulte, Assoiffés est le plus gros projet porté par la compagnie Alinéa jusqu’ici. L’équivalent d’un long-métrage, là où en marionnette on joue souvent des courts ou des moyens-métrages. Connu comme marionnettiste de la gaine — il a appris cette technique auprès d’Alain Recoing et l’enseigne à Charleville-Mézières — Brice Coupey apparaît ici avant tout comme un acteur qui, outre le personnage de Murdoch et ses fameux monologues, prend en charge également tous les rôles de la pièce, Norvège excepté. À commencer par celui de Boon : Assoiffés est une pièce dans une pièce dans une pièce, dont le pivot central est un narrateur qui à son tour nous entraîne dans d’autres histoires et qui, pour compliquer un peu plus l’affaire, n’apparaît pas tout de suite.
Et le jeune héros dont on suivait au début les pas, ce Murdoch et ses monologues, n’est qu’un personnage raconté par un autre : ce qui se déroule sous nos yeux est en fait déjà passé, les temps se mélangent tout comme les niveaux de réalité puisque la jeune fille — Norvège jouée par Fanny Catel — n’existe au fond que dans l’imagination de Boon. Et pourtant … On reconnaît bien là le goût de Wajdi Mouawad pour les intrigues à tiroirs et les télescopages dramaturgiques.
Brice Coupey n’a pas choisi le plus facile et il faut avouer qu’on est au départ un peu perdu même s’il a pris le parti de clarifier au maximum via la scénographie, les objets et les marionnettes. Assoiffés croise ainsi plusieurs formes entre la marionnette pure (petite et grande), le théâtre de papier, la vidéo, le film d’animation et le théâtre d’acteur. Un projet conséquent donc.
D’où émerge comme un véritable moment de grâce le petit quart d’heure lumineux où Fanny Catel, telle une elfe, donne vie à Norvège — cette jeune fille qui découvre la laideur au creux de son ventre et refuse désormais de vivre avec. Cette apparition ouvre une brèche dans l’histoire, une possible irruption de l’imaginaire dans le réel d’autant plus précieuse qu’elle ne dure pas.

Maïa Bouteillet